Au centre du nouveau roman de Nathalie Azoulai, un long et douloureux questionnement sur l’identité juive et l’antisémitisme, sujet cher à l’auteur. Il s’agit d’une fiction – pas d’ambiguïté possible là-dessus, mais on ne saurait que trop conseiller cette lecture aux personnes à cours d’arguments pour combattre la « bête immonde ». Ca sent le vécu ! Mécanismes de pensée et préjugés sont passés au scalpel, décortiqués avec brio, si bien qu’après avoir refermé le livre on perçoit mieux les contours de ce qu’on appelle l’antisémitisme ordinaire comme d’ailleurs la difficulté d’être juif dans la France d’aujourd’hui. Car la romancière manie comme personne l’art de la caméra subjective, qui nous plonge dans les méandres de la pensée de ses personnages. Procédé à l’effet d’autant plus réussi, qu’elle fait sans arrêt alterner les points de vue. Un coup on se retrouve dans la peau d’Anne, la page d’après, dans celle de son amie Virginie. Il y aussi Emmanuel, qu’on verra moins car son métier de reporter le conduira sous d’autres tropiques. Le seul homme de la bande – dont on apprend bientôt l’homosexualité – brille par son absence (de là, à voir une signification particulière, il n’y a qu’un pas…). On les voit grandir, hésiter, tituber, rebondir, tomber, se relever – ou pas d’ailleurs – et suivre des trajectoires de plus en plus éloignées.
Les trois compères se sont rencontrés sur les bancs du lycée. La belle Anne aux allures d’actrice est issue d’une riche famille juive, Emmanuel, de confession juive également, dont le père est un universitaire respecté, impressionne ses amies par les kilomètres de rayonnage de la bibliothèque familiale. Quant à Virginie, elle vit mal ses origines modestes et se sent comme la troisième roue du carrosse au milieu de ces fortes têtes. « Je m’appelle Virginie Tessier et je ne suis pas juive », répète-t-elle en son for intérieur comme si cela représentait un complexe pour elle. Virginie est brune, Anne blonde comme une « normande », elles s’en amusent. Virginie n’a eu de cesse pendant toutes ces années d’admirer cette dernière et, à travers elle, les moeurs bourgeoises. Une fascination mêlée d’envie pour un milieu à tout point de vue si éloigné du sien. Pour sa part, Anne voit en sa camarade la parfaite petite française qu’elle rêve d’être.
A l’âge adulte, l’une a embrassé une carrière de prof, l’autre, divorcée, de psychanalyste à Paris. Les non-dits entre les deux acolytes éclatent au grand jour, en 1995, lors d’un dîner organisé par Virginie et son mari dans leur pavillon de banlieue. Anne et Emmanuel sont arrivés en voiture ensemble. Le livre – ne suit pas un ordre chronologique mais bouscule le temps du récit en procédant à des allers et retours permanents – s’ouvre précisément sur cette scène, traduisant bien d’emblée le fossé socioculturel insurmontable séparant les copines de toujours. Le décor, social du moins, est campé. Très vite, les sujets qui fâchent affleurent. Comme cet instant fatidique, décisif pour la suite des évènements, où Anne tombe par hasard sur une copie d’élève (d’origine maghrébine, le détail a son importance), posée sur le bureau de Virginie, truffée de références à Céline, Brasillach et autres illustres antisémites que compte les lettres françaises. Gratifiée d’un 15. Anne s’en émeut, et même si Virginie a longuement tergiversé avant d’accorder cette bonne note… Elle ne reviendra pas sur sa décision. Une manière symbolique de s’émanciper de l’ombre envahissante de la charismatique Anne.
Mais il ne faudrait pas borner ce récit au seul tourment de l’antisémitisme ou à une simple réflexion identitaire. Toutes les grandes préoccupations actuelles y passent, les soucis qui taraudent nos contemporains sont aussi ceux avec lesquels se débattent les protagonistes : L’amitié résiste-t-elle au temps ? Aux différences sociales ? Et le couple dans tout ça ? Qu’en est-il de la transmission ? Et surtout le passage à l’âge adulte, synonyme de désillusion… Manifestations brosse le portrait d’une génération désenchantée, prise aux pièges de ses contradictions à l’image de ses aînés de mai 68. Ils ont battu le pavé parisien ensemble dans les années 80. Octobre 1980, manifestation en réaction aux propos tenus par Raymond Barre suite à l’attentat de la rue des Rosiers (« cette bombe qui voulait tuer des juifs et qui a tué des Français innocents »), décembre 1986 banderoles contre la loi Devaquet, mai 1990 : affaire Carpentras… donnant au livre une pulsation naturelle cohérente – et un titre tout trouvé ! – égrenée de temps forts puisés jusque dans l’actualité la plus récente. Plus les années les séparent de cette décennie, moins le petit groupe partage les mêmes cortèges. Aux convulsions de l’Histoire, se mêlent les soubresauts de leurs histoires individuelles et, avec elles, leur lot de petits bonheurs et de déchirures. On frôle parfois la caricature mais Nathalie Azoulai force le trait exprès pour mieux montrer en quoi ses héros ne sont finalement que des archétypes de leur temps, les jouets du déterminisme. Les premiers mots du livre donnent le ton. L’heure de faire les comptes, l’heure du bilan a largement sonné, est-on prévenu d’entrée de jeu (c’est Virginie qui parle, en réalité, mais on devine entre les lignes la voix de l’auteur) :
« Nous sommes bras dessus bras dessous, nos trois bouches hurlantes. Un type s’approche, il est quasiment sous nos mentons mais nous ne cillons pas. Nous gardons notre allant, nous ne posons pas. Nous avons probablement le sentiment de mériter cette photo, d’incarner un moment historique. (…) Qui de nous trois a pu penser qu’on oublierait ? ».
Sans verser dans le pathos ou la nostalgie pour autant, la conclusion est implacable. Le propos sans concession, servi par une plume incisive. Anne a, certes, politiquement viré de bord mais elle continue de défendre courageusement ses idées quitte à s’attirer des inimitiés. Témoin privilégié des maux de son siècle de sa lorgnette de psy, et en particulier des relents d’antisémitisme qui se font de plus en plus sentir, la colère d’abord, l’écoeurement et bientôt le désespoir l’envahissent. A trop vouloir dompter l’ennemi, c’est lui qui la consume de l’intérieur (cf. les longs passages où elle s’abandonne dans le sexe pour s’oublier tout court). Criant de vérité et de sincérité, son personnage, en se donnant corps et âme à cette lutte, nous touche en plein cœur.
Editions du Seuil