Archives pour février 2009

Les Manifestations (Le Droit de Vivre (magazine de la LICRA), septembre 2005)

février 15, 2009

Au centre du nouveau roman de Nathalie Azoulai, un long et douloureux questionnement sur l’identité juive et l’antisémitisme, sujet cher à l’auteur. Il s’agit d’une fiction – pas d’ambiguïté possible là-dessus, mais on ne saurait que trop conseiller cette lecture aux personnes à cours d’arguments pour combattre la « bête immonde ». Ca sent le vécu ! Mécanismes de pensée et préjugés sont passés au scalpel, décortiqués avec brio, si bien qu’après avoir refermé le livre on perçoit mieux les contours de ce qu’on appelle l’antisémitisme ordinaire comme d’ailleurs la difficulté d’être juif dans la France d’aujourd’hui. Car la romancière manie comme personne l’art de la caméra subjective, qui nous plonge dans les méandres de la pensée de ses personnages. Procédé à l’effet d’autant plus réussi, qu’elle fait sans arrêt alterner les points de vue. Un coup on se retrouve dans la peau d’Anne, la page d’après, dans celle de son amie Virginie. Il y aussi Emmanuel, qu’on verra moins car son métier de reporter le conduira sous d’autres tropiques. Le seul homme de la bande – dont on apprend bientôt l’homosexualité – brille par son absence (de là, à voir une signification particulière, il n’y a qu’un pas…). On les voit grandir, hésiter, tituber, rebondir, tomber, se relever – ou pas d’ailleurs – et suivre des trajectoires de plus en plus éloignées.

Les trois compères se sont rencontrés sur les bancs du lycée. La belle Anne aux allures d’actrice est issue d’une riche famille juive, Emmanuel, de confession juive également, dont le père est un universitaire respecté, impressionne ses amies par les kilomètres de rayonnage de la bibliothèque familiale. Quant à Virginie, elle vit mal ses origines modestes et se sent comme la troisième roue du carrosse au milieu de ces fortes têtes. « Je m’appelle Virginie Tessier et je ne suis pas juive », répète-t-elle en son for intérieur comme si cela représentait un complexe pour elle. Virginie est brune, Anne blonde comme une « normande », elles s’en amusent. Virginie n’a eu de cesse pendant toutes ces années d’admirer cette dernière et, à travers elle, les moeurs bourgeoises. Une fascination mêlée d’envie pour un milieu à tout point de vue si éloigné du sien. Pour sa part, Anne voit en sa camarade la parfaite petite française qu’elle rêve d’être.

A l’âge adulte, l’une a embrassé une carrière de prof, l’autre, divorcée, de psychanalyste à Paris. Les non-dits entre les deux acolytes éclatent au grand jour, en 1995, lors d’un dîner organisé par Virginie et son mari dans leur pavillon de banlieue. Anne et Emmanuel sont arrivés en voiture ensemble. Le livre – ne suit pas un ordre chronologique mais bouscule le temps du récit en procédant à des allers et retours permanents – s’ouvre précisément sur cette scène, traduisant bien d’emblée le fossé socioculturel insurmontable séparant les copines de toujours. Le décor, social du moins, est campé. Très vite, les sujets qui fâchent affleurent. Comme cet instant fatidique, décisif pour la suite des évènements, où Anne tombe par hasard sur une copie d’élève (d’origine maghrébine, le détail a son importance), posée sur le bureau de Virginie, truffée de références à Céline, Brasillach et autres illustres antisémites que compte les lettres françaises. Gratifiée d’un 15. Anne s’en émeut, et même si Virginie a longuement tergiversé avant d’accorder cette bonne note… Elle ne reviendra pas sur sa décision. Une manière symbolique de s’émanciper de l’ombre envahissante de la charismatique Anne.

Mais il ne faudrait pas borner ce récit au seul tourment de l’antisémitisme ou à une simple réflexion identitaire. Toutes les grandes préoccupations actuelles y passent, les soucis qui taraudent nos contemporains sont aussi ceux avec lesquels se débattent les protagonistes : L’amitié résiste-t-elle au temps ? Aux différences sociales ? Et le couple dans tout ça ? Qu’en est-il de la transmission ? Et surtout le passage à l’âge adulte, synonyme de désillusion… Manifestations brosse le portrait d’une génération désenchantée, prise aux pièges de ses contradictions à l’image de ses aînés de mai 68. Ils ont battu le pavé parisien ensemble dans les années 80. Octobre 1980, manifestation en réaction aux propos tenus par Raymond Barre suite à l’attentat de la rue des Rosiers (« cette bombe qui voulait tuer des juifs et qui a tué des Français innocents »), décembre 1986 banderoles contre la loi Devaquet, mai 1990 : affaire Carpentras… donnant au livre une pulsation naturelle cohérente – et un titre tout trouvé ! – égrenée de temps forts puisés jusque dans l’actualité la plus récente. Plus les années les séparent de cette décennie, moins le petit groupe partage les mêmes cortèges. Aux convulsions de l’Histoire, se mêlent les soubresauts de leurs histoires individuelles et, avec elles, leur lot de petits bonheurs et de déchirures. On frôle parfois la caricature mais Nathalie Azoulai force le trait exprès pour mieux montrer en quoi ses héros ne sont finalement que des archétypes de leur temps, les jouets du déterminisme. Les premiers mots du livre donnent le ton. L’heure de faire les comptes, l’heure du bilan a largement sonné, est-on prévenu d’entrée de jeu (c’est Virginie qui parle, en réalité, mais on devine entre les lignes la voix de l’auteur) :

« Nous sommes bras dessus bras dessous, nos trois bouches hurlantes. Un type s’approche, il est quasiment sous nos mentons mais nous ne cillons pas. Nous gardons notre allant, nous ne posons pas. Nous avons probablement le sentiment de mériter cette photo, d’incarner un moment historique. (…) Qui de nous trois a pu penser qu’on oublierait ? ».

Sans verser dans le pathos ou la nostalgie pour autant, la conclusion est implacable. Le propos sans concession, servi par une plume incisive. Anne a, certes, politiquement viré de bord mais elle continue de défendre courageusement ses idées quitte à s’attirer des inimitiés. Témoin privilégié des maux de son siècle de sa lorgnette de psy, et en particulier des relents d’antisémitisme qui se font de plus en plus sentir, la colère d’abord, l’écoeurement et bientôt le désespoir l’envahissent. A trop vouloir dompter l’ennemi, c’est lui qui la consume de l’intérieur (cf. les longs passages où elle s’abandonne dans le sexe pour s’oublier tout court). Criant de vérité et de sincérité, son personnage, en se donnant corps et âme à cette lutte, nous touche en plein cœur.

Editions du Seuil

 

Poblenou: chantier.com(e)

février 15, 2009

Les travaux pharaoniques, destinés à faire du quartier des friches industrielles le coeur du renouveau technologique de Barcelone, en sont encore à leurs prémisses.  Mais le projet est déjà dans tous les esprits.

Déjà rayé de la carte le Pasaje Marques de Santa Isabel ou presque. No futur pour le numéro 40 de la rue, qui ne comporte certes qu’un seul numéro, mais qui concentre de nombreuses activités industrielles notamment métallurgiques et un atelier d’artistes (“Hangar”). De tout cela, d’ici un ou deux ans – si les travaux ne prennent pas de retard -, il ne restera rien. Seule relique de ce passé industrieux digne d’”intéret”  pour les architectes : la vieille cheminée haute d’une quinzaine de metres. Le reste donc, supprimé pour imcompatibilité avec les ambitions du projet. Le nom qu’on lui prête suffit à le cerner : 22@BCN. Tout un programme (informatique) !
Poblenou, pole de haute technologie
Poble Nou, pôle de haute technologie, nouvel épicentre de la vie economique, le rêve pourrait devenir réalité à l’horizon 2020. Un grand pari à la fois urbain et économique, engagé il y a 3 ans par la municipalité, prête à tout pour ne pas louper le train à très grande vitesse de la mondialisation. 22@BCN se veut un projet global: 3200 000 bureaux dediés à “l’economie du savoir” selon l’expression consacrée, d’un coté, de l’autre, un lieu de vie avec logements flambant neufs (4000) et espaces verts. Le destin de Poblenou est tout tracé: passer sans transition de l’ere du secondaire (manufactures) au tout-numérique.

Le Bar Rodríguez, accolé au Pasaje Marques, est, lui, epargné par le chantier. Le patron du Bar attend ce “coup de jeune” avec impatience :  “c’est la meilleure chose qui soit arrivée au quartier qui n’a pas bougé d’une semelle depuis 20 ans”. “ La population est vieillissante et les logements insalubres, le projet entend par la même attirer une population plus aisée”. Le lien est vite fait. Pour l’heure, 22@BCN ressemble plus à un vaste terrain vague d’oú quelques grues et bruits de marteaux-piqueurs émergent. Pas l’ombre encore d’autoroutes en bonne et due forme, ni du futur. Mais déjà des panneaux proposant des appartements à vendre, avec photos à l’appui, plantés en lieu et place des futurs immeubles. 22@BCN est en ligne…

 

Lepetitjournal.com (Barcelone), août 2003

Encadré : La génération MySpace en haut de l’affiche !

février 15, 2009

Les Rock & Roll affichent d’emblée la couleur. Avec un nom pareil, y’a intérêt à assurer… En attendant un album prévu pour fin 2008/début 2009, Roberto Cavalli a en tout cas misé sur eux pour illustrer sa campagne mondiale. Ces jeunes gens ont visiblement tapé dans l’œil des gens de mode puisque Lagerfeld trouverait aussi la dégaine de ces ados fort inspirante. Vont-ils réussir à draguer un public de musicos pure jus ?

- En photo, Pierre Hesling, leader des Tatianas, est une des jolies bouilles retenues par Costume National pour sa campagne presse. La marque a poussé le concept jusqu’à organiser un « web casting » sur MySpace et le mettre en scène sur sa propre page (www.myspace.com/cnc_costume_national). Tout comme leurs homologues de Rock & Roll, les trois acolytes planchent actuellement sur leur premier EP…

 

 

 

 

 

 

 

Rockeurs en mode “pose”

février 15, 2009

Keith Richards : une légende du rock chez Vuitton 

Keith Richards qui succombe aux sirènes de la pub… Etonnant ! Le célébrissime guitariste et compositeur des Stones a accepté de poser pour le nouveau visuel institutionnel Louis Vuitton sous l’objectif d’Annie Leibovitz qui avait couvert la première tournée mondiale du groupe. On le voit assis sur le lit d’une chambre d’hôtel, jouant de la guitare (son étui est orné du célèbre monogramme). Clin d’œil nostalgique ou iconoclaste (les lampes sont drapées d’écharpes « têtes de mort » et un crâne trône sur sa table de chevet) ? Cette campagne – conçue par Ogilvy & Mather – est placée sous le signe du voyage, un voyage intérieur (plus que dans le temps). D’où le choix du slogan : « some journeys cannot be put into words. New York. 3 am. Blues in C. » Dans un autre style, Mikhaïl Gorbatchev, Catherine Deneuve, Steffi Graf ou encore Andre Agassi s’étaient déjà prêtés au jeu.

 

 

Justin Timberlake, égérie Givenchy

Justin Timberlake incarne l’image du nouveau parfum pour hommes. On ne présente plus la star internationale aux cent tubes (dont le sulfureux « Sexy back »…). Pour le président de Parfums Givenchy, il est aussi « un véritable créateur de tendances ». Rendez-vous en juin pour connaître les dessous croustillants de cette nouvelle collaboration au parfum de glamour.

 

L’image du parfum Tom Ford confié à Erykah Badu

Surprise, Erykah Badu incarnera la nouvelle fragrance du créateur. Aux tops et autres beautés froides, Tom Ford a préféré le charme sensuel de la diva soul aux coiffures afro toujours très recherchées. Réputé pour ses campagnes publicitaires chic et choc, ce dernier est aussi connu pour son flair. Bonne pioche. La chanteuse, qui s’était faite plus discrète ces dernières années, revient en majesté avec un album ultra apprécié. La mystérieuse senteur – dont on ne connaît guère le nom pour l’heure – est attendue pour 2009.

 

Créatifs en collectifs (Beaux-Arts magazine, mai 2005)

février 15, 2009

Graphisme, mode, musique, édition… Ils surfent sans transition de l’un à l’autre. Le rêve, pour cette nouvelle génération d’artistes dans le vent mais pas dans la lune !

« On fait des milliards de trucs en même temps ». Masaya Kuroki exagère à peine. Label, organisation de soirées, DJing, ligne de vêtements pour « fashion victims » et depuis peu atelier – boutique minimaliste au cœur de la capitale – sur rendez-vous uniquement. Le tout regroupé sous la même marque, Kitsuné (« renard » en japonais) gérant création, promotion et diffusion de A à Z. Mais le gros des troupes se trouve à Londres : Patrick, Kajsa, Maki, Benjamin. Presque autant de nationalités que de noms. Ils sont jeunes (moyenne d’âge 28 ans), branchés, diplômés d’école d’art. Enfin, et c’est le plus important, ces électrons libres prennent un malin plaisir à dynamiter les frontières entre les différentes formes d’expression artistique. Bienvenue dans l’univers de ces étranges créatures, petites structures hybrides et mondialisées. Echange d’idées, mise en commun des talents et des carnets d’adresses font leur force. Laurent Cotta, chargé du département contemporain au Musée Galliera : « même leur type d’organisation est créatif et a l’avantage de tempérer l’ego de chacun ». Phénomène  générationnel ? « Aucun doute. Mais pas toujours facile de se définir quand son identité est multifacette. Nous, par exemple, on utilise des logos différents pour chacun de nos articles ! », reconnaît Masaya des « Kitsuné » qui se complait toutefois dans son statut de « sans étiquette ». La tentation est grande de faire le parallèle avec APC, griffe parisienne qui a lancé son propre label de musique voilà 12 ans. A ceci près que Jean Touitou, son fondateur, met un point d’honneur à « séparer les deux activités ». La  branche CD n’ayant, elle, aucune obligation de résultat. « Je suis à la limite de l’imposture. Chacun son domaine », tranche-t-il. Surface to Air, autre vivier de touche-à-tout n’ayant pas le moindre complexe à naviguer entre stylisme (outre leur collection, plusieurs noms pointus se côtoient dans leur espace), édition de livres, graphisme ou encore direction artistique (ils planchent actuellement sur le packaging d’un parfum L’Oréal). La liste n’est pas exhaustive. Pour eux, la clé du succès est justement là, dans la pluridisciplinarité. Paris est leur point d’ancrage – question d’image, mais le contact avec le bureau new-yorkais est permanent, indispensable (là-bas, les collectifs de ce genre – Faile, As 4… – sont monnaie courante). « En France, les réticences à parler « argent » me pèsent. Et je trouve les milieux encore bien trop cloisonnés », regrette Princess Lea, l’anglaise du clan Project 101. Mystérieuse appellation donnée à une minuscule salle du 9ème arrondissement dédiée aux expérimentations sonores et visuelles. Ce n’est pas tant leur passion pour la  mode qui les a conduits à ouvrir ce mois-ci dans le quartier des Abbesses un deuxième magasin, baptisé « Base one », que la nécessité de s’autofinancer par ce biais. Leur propos varie sensiblement des Kitsuné et Surface to Air, ils se rejoignent, néanmoins, sur un point : le désir, chevillé au corps, de conserver leur indépendance d’esprit. Leur très large palette de savoir-faire étant le rempart le plus sûr contre les assauts des grands groupes.


Sophie Auster : Au nom du père (Madame Figaro, 8 octobre 2005)

février 15, 2009

Fille de son père

Elle vit à Brooklyn, théâtre des nombreux romans écrits par son père Paul Auster. A tout juste 18 ans, elle vient d’enregistrer son premier album (« Sophie Auster ») sur les encouragements du papa, fan de la première heure.

Artiste dans l’âme

Repérée dès l’âge de 8 ans dans une chorale, Sophie n’a de cesse depuis de perfectionner son bel organe. Le résultat est là : une voix mélodieuse et bien affirmée. C’est sa collaboration sur un titre du groupe One Ring Zero (d’abord présenté à son aîné parce que très connecté au milieu littéraire new-yorkais) qui lui donne le déclic. L’heure est venue de se faire un nom, le sien.

Père et fille de concert

Pour la musique, elle a, tout naturellement, sollicité ses amis de One Ring Zero. Quant aux textes des chansons – sauf ceux imaginés respectivement par père et fille, ils sont extraits de magnifiques poèmes de Robert Desnos, Philippe Soupault ou Guillaume Apollinaire auquel elle rend hommage avec « Le Pont Mirabeau » (seul texte laissé dans la langue de Molière). Car la fille prodige a de qui tenir : elle aussi, est férue de culture française.

Jouer, l’autre violon d’Ingres

Au Sarah Lawrence College de Bronxville (Etat de New York) où elle est inscrite en première année, l’adolescente étudie le théâtre. Pas si étonnant… Enfant déjà, elle tourne dans Lulu on the Bridge réalisé par le paternel. Elle a en outre le physique de l’emploi ! Bref, tout pour devenir une grande.

« Sophie Auster », Actes Sud/Naïve Records, sortie Octobre 2005.

 


CELLAR DOOR : L’opéra à mille clés (Modzik – septembre 2008)

février 15, 2009

 L’expérience se veut inédite. Et pour l’être, elle l’est. L’opéra Cellar Door ne peut qu’intriguer. Pièce maîtresse de l’œuvre plus globale de l’artiste contemporain Loris Gréaud, elle a été composée par Thomas Roussel, chef d’orchestre de 30 ans ce qui en soi déjà n’est pas banal. Ajoutée à cela la voix peu commune de la jeune Sierra du duo folk Cocorosie, le tableau avait déjà tout pour être alléchant. Une raison suffisante pour foncer tête baissée dans l’Eurostar, parrain de l’évènement, et nous mener à Londres. Peu de Français dans la salle, car l’idée c’est avant tout de faire découvrir au public anglais la scène made in France (ce qui est le cas de Sierra qui vit à Paris et de tous les musiciens présents ce soir-là). Et inversement. Autre originalité de l’opéra : il est présenté sur un lieu artistique comme tous les projets Stage of the Art. En l’occurrence, les murs de l’Institute of Contempory Arts (ICA) qui accueillent également l’exposition de Loris Gréaud dans les salles dédiées (après avoir été présenté sur les 5000m2 d’espace que compte le Palais de Tokyo). En première partie de la performance qui s’est tenue le 7 juin  dans la capitale anglaise, le jeune et prometteur groupe français : les Nelsons. Entracte. Silence dans la salle. Tout peut commencer. Sierra chantant « a capella » entre en scène. L’idée n’est pas de coller à la partition d’origine, qui fait intervenir au centre une soprano jouant le rôle d’une actrice schizophrène et de l’autre un narrateur, maître du jeu. Deux titres seulement sont directement tirés de l’opéra, pour le reste les autres morceaux sont tout imprégnés des thématiques du dernier album composé avec sa sœur. Le thème des « bloody sisters », cher à Sierra, est venu se greffer. Les premières notes résonnent, d’une autre époque, qui nous plongent dans une certaine tristesse, mélancolie. Entourée de son pianiste et petit ami ainsi que du violoncelliste qui n’est autre que le talentueux Thomas Roussel, auteur de la version musicale de Cellar Door, la belle évolue avec aisance au côté d’une autre chanteuse de formation lyrique, Forence, son alter ego féminin, son double. La complicité artistique est telle entre les deux jeunes femmes qu’elles semblent se connaître depuis toujours. Leur ressemblance est de plus confondante. Sierra et Florence sont plus proches physiquement que Sierra et sa propre sœur, Bianca, autre composante du fameux duo Cocorosie. Parées de leur robe noire dessinée par Gaspar Yurkievitch, le visage livide dans l’obscurité, inondé de fausses larmes maquillées au crayon, les « bloody sisters » prennent soudain vie devant nous. A la ville, elles se connaissent à peine. Les deux filles chantent à l’unisson. « A la vie, à la mort », croit-on déceler à travers le filet de leur voix. Un sentiment d’étrangeté domine dans la salle. Palpable à chaque instant dans ce chant des sirènes. Fin de l’innocence ? Le mystère reste épais car on ne sait pas toujours très bien où nous mèneront les sœurs d’un jour. De fait, entre les mélodies folk et oniriques de Cocorosie et l’opéra aux accents crépusculaires de Cellar Door, le lien ne semblait pas évident d’emblée. Thomas au violon connaît mieux que quiconque les mille facettes de cet opéra, dans la lignée de la BO de Star Wars et tout imprégné de l’atmosphère des films noirs. On se perd parfois dans les méandres de ce travail d’une grande complexité tel qu’il est réinterprété ce soir là sur la scène de l’ICA. Sans doute est-ce l’objectif recherché par Loris dans ce dédale de chemins laissés en friche, pour être revisités ou peut-être pas. Le jeune artiste n’est pas présent ce soir-là pour écouter cette fiction fantastique mise en musique. Il aurait sans doute aimé. Car loin d’enfoncer des portes ouvertes, le son est fidèle au projet, débouchant sur de nouveaux horizons. Sierra nous confiera plus tard dans l’intimité de l’interview qu’ils n’ont eu que très peu de temps pour plancher sur ses compositions originales tant elle était prise par son propre album. Si elle ne l’avait pas dit, on ne s’en serait jamais aperçu car le tout a l’air chiadé au plus haut point. Magie du live ! Dans la même tranche d’âge (27 ans de moyenne), les artistes semblent communier. Chacun s’est frayé son chemin dans cette œuvre dense, pour mieux se trouver. Mission accomplie donc pour Loris Gréaud, le vrai chef d’orchestre au sens d’homme orchestre de cette fiction étrange. C’est un miroir qu’il nous tend à travers cette fable pour adulte sans nous donner de réponse toute faite. En lettres miroirs sur les murs noirs des trois salles d’expo de l’ICA est écrit en capitales : « when people tell me that I don’t know how I am going to finish this story I usually tell them wait till the end and will see yourself. » Pas étonnant que l’ouvrage préféré de Loris soit « Alice aux pays des merveilles ». Entre rêve et réalité alternative, fiction fantasmagorique et noirceur, ces sonorités sont là à dessein pour nous interroger sur notre rapport au réel. Il s’est sans doute passé quelque chose de fort ce soir-là : à les voir, backstage, se tomber dans les bras entre rires et larmes dans l’obscurité des coulisses. C’est beau à voir. On se dit que, Dieu merci, toutes les illusions ne sont pas perdues.

Alexis Mabille, Le bourgeois branché (Modzik juillet 2008)

février 15, 2009

 

On croyait la haute couture parisienne statique, traînant derrière elle une image poussiéreuse. Alexis Mabille déboule sans crier gare dans ce paysage monolithique, réservé de longue date à une élite, avec la fraîcheur de ses 30 printemps. Bien conscient de bousculer les habitudes en parvenu avec l’élégance en plus, presque en agitateur d’idées. Partout où il y a du challenge, Alexis est au rendez-vous pour insuffler une bonne dose d’humour. Dès lors, il s’attaque au bastion de la haute couture non sans succès, travaillant d’arrache pied avant l’échéance pour offrir une démonstration à la hauteur. Ce qui ne l’empêche pas de mélanger allégrement dans son show 2007 des pièces issues du prêt-à-porter et clairement plus « urban wear ». Il fallait oser ! Il jouit  de la fougue et de l’audace que lui autorise son jeune âge. Monté à Paris pour obtenir son diplôme de la Chambre syndicale de la haute Couture (1997), il n’est pas sans rappeler un personnage de jeune arriviste, un genre de Rastignac dont l’ambition est chevillée au corps. Un talent déjà affirmé même s’il n’en est au fond qu’aux frémissements de sa carrière puisque sa marque, Impasse13 (clin d’œil aux croyances mystiques entourant le chiffre), fondée en 2005 est encore toute jeune. A terme bien sûr, il aimerait bien ouvrir sa boutique. Si tout lui réussit aujourd’hui, cela vient sans doute aussi de sa manière d’envisager son métier. Loin d’être un travail, c’est une immense partie de plaisirs. « Je m’amuse », souligne-t-il d’un petit rire qui ne laisse aucun doute. Aussi bien dans son quotidien que dans sa manière de concevoir sa collection, la dimension ludique est un leitmotiv et le motive. Le public n’y est sans doute pas insensible : le succès des nœuds papillons en témoigne, marquant pour lui le début de la reconnaissance. En y associant une bonne dose de fantaisie, Alexis a réussi l’exploit de faire de l’accessoire le plus ringard l’un des plus « hype » du moment. Gonflé ! La presse du monde entier parle de ces nœuds originaux et décalés, baptisés « Treizeor » (encore une allusion au 13 !). Ils existent aujourd’hui dans une infinité de matières, des plus saugrenues (plume de faisans, crocodile, lamé des années 20…), et autant de motifs qui, d’une saison à l’autre, s’accordent avec ceux de la collection en cours bien que pensés comme des pièces indépendantes. Les nouveautés : organza pailleté, gabardine de coton… et toute une panoplie de sacs assortis ! Il faudra compter 150 euros en moyenne, la plus chère jamais réalisée le fut pour une commande spéciale élevée à 5000 euros. Autres pièces « has been » qui sous la direction d’Alexis Mabille prennent un tour tout autre : la chemise à jabot, le cardigan et la veste. Empreint d’une esthétique fin de siècle, son travail a d’abord gagné le cœur des branchés avant de séduire une clientèle BCBG et souvent plus âgée. Ingénieux, Alexis n’a pas tout misé sur les nœuds pap’ pour asseoir sa nouvelle notoriété. L’unisexe est l’autre fil conducteur phare de son œuvre. Des calculs d’apothicaire et beaucoup de pratique lui permettent d’appréhender le pantalon comme peu savent le faire puisqu’il avantagerait les formes des deux sexes. Son secret ? le faire essayer sur une femme, un homme, puis « re » sur une femme. Imparable, paraît-il. Loin de lui l’idée de flatter l’androgynie des uns ou des autres. Bien au contraire… Et de rappeler qu’« à la Renaissance, les costumes d’hommes étaient brodés. Il importe de se les réapproprier à l’aune des nouveaux codes du masculin et du féminin sans pourtant nier leurs différences. Sachant qu’il n’y a pas si longtemps, les codes vestimentaires nous étaient encore imposés ». A noter – cette dernière précision en intéressera plus d’unes, leur effet galbant immédiat. Autrement dit, des fesses au top. Un détail qui vaut son pesant d’or. Ca tombe bien les pantalons ne sont pas donnés. Mais les pièces les plus chères sont de très loin les robes qui tant dans le choix des matières nobles (crêpe de soie, flanelle, taffetas) que dans les coupes évoquent des robes de bal et de galas guindés. Ne songez pas à trouver une petite robe branchée pour l’été dans ce vestiaire chic, c’est plutôt ambiance « réception de l’ambassadeur ». Mais c’est une volonté du créateur de combiner pièces branchées et plus classiques dans une même collection voire très souvent aussi de mixer détails pointus et vieux jeux sur une seule et même pièce (telles ces vestes aux rayures de collège anglais customisées). Objectif :  brasser large tant dans les types de clientèles qu’en termes d’âges. Les robes s’adressant clairement plus à des femmes de 40/50 ans qu’à de jeunes branchés noctambules. L’homme étant curieux et touche-à-tout, il se contenterait bien mal d’un seul public. Ce surdoué, boulimique de travail, est sans doute son meilleur ambassadeur : jamais il ne se départit de son célèbre accessoire lors de ses apparitions publiques, maniant avec finesse l’art de la communication (certaines pièces sont griffés de ses initiales et les étiquettes sont des sortes de petits miroirs avec son nom gravé). L’opération qu’il a imaginé avec Ladurée en est une preuve supplémentaire si il en était encore besoin : trois gâteaux seront spécialement proposés pour l’occasion d’après le design du jeune lyonnais. Bref, il maîtrise déjà toutes les ficelles du métier.

 

Coming Soon : promesses tenues !

février 15, 2009

Coming Soon, c’est pour bientôt. Patience, la première collection de cette ligne bis, lancée officiellement en janvier 2008 par Yohji Yamamoto, arrive en boutique en juillet. Ce projet imprime un nouveau souffle, dans la lignée du premier espace Y-3 (la marque créée avec Adidas). Cette ligne symbolise aussi pour son instigateur la concrétisation d’un espoir longtemps caressé, celui de rendre plus accessible son art élitiste. Seuls les portefeuilles bien garnis pouvaient auparavant s’offrir le luxe d’une pièce signée du célèbre créateur japonais. Le rêve prend forme avec Coming Soon : les plus cher ne dépassent jamais les 450 euros. Il faut compter désormais entre 100 et 220 pour un jean et seulement 40 euros pour un tee-shirt. Mission accomplie. Le plus dur dans cette affaire : trouver une licence qui puisse diffuser à l’international du casual sans tomber dans le cheap. Le contrat a été signé avec une firme italienne habitué à ce genre de défi. Au traditionnel « made in Japan », s’est donc substitué une étiquette autre. Une première dans l’histoire de la marque.

Yohji fait son cinéma

Inscrit dans la genèse du projet, le clin d’œil au 7ème art est discret mais suffisamment appuyé pour être relevé. Le nom, pour commencer, reprend la formule consacrée des affiches de films américains. Mais les liens de la marque avec le monde du cinéma ne s’arrêtent pas là. Incapable de répondre gracieusement aux nombreuses demandes émanant des boites de production, la maison indépendante a trouvé la parade en créant spécialement pour elles un service de prêt. On raconte qu’Ellen Page, la très craquante actrice de Juno, s’est amourachée de ces tenues décontractées et qu’elle serait habillée dans le film de pied en cap par la ligne bis. De bonne augure pour le nouveau bébé de la griffe. Ce n’est pas tout, le groupe Coming Soon (dont la chanson « Vampire » figure dans la B.O. du film de Jason Reitman) aurait été approché. Cette bande de jeunes âgés de 15 à 27 ans colle parfaitement à l’image de marque, l’occurrence/coïncidence était trop belle pour la louper.

La filiation mode/ciné ne date pas d’hier en fait : on se souvient des fécondes collaborations entre Yohji et le réalisateur Takeshi Kitano, et en particulier des somptueux costumes de Dolls (2002). Leurs noms sont depuis couramment associés. Pour filer la métaphore, l’équipe en charge de la com’ a eu l’ingénieuse idée de mettre en sons et images – à travers une vidéo en libre accès sur YouTube et bientôt sur le site coming-soon.com – son univers très particulier. Au générique, un homme, une femme (tous deux danseurs professionnels) oeuvrant au rapprochement des corps. Il s’agit du premier chapitre d’une histoire qui reste à écrire et qui voyagera, saison après saison, dans différentes villes du monde. Le premier court-métrage de la série a été tourné, à la manière d’une bande-annonce, à Londres par Max Vadukul. 60 secondes seulement.  Efficace. Objectif : montrer que les vêtements ne sont jamais aussi beaux qu’en mouvements. Il n’empêche, des cintres jusqu’au packaging tout a été soigneusement étudié pour insuffler un peu de cette poésie dans l’espace fermé des boutiques. 

« Supercasual » Vs Yohji bis ?

Entre l’inauguration en octobre dernier de la plus grande boutique au monde (960 mètres carrés), d’une deuxième à New York en janvier et surtout l’ouverture imminente de celle de la rue Cambon, les projets se bousculent au portillon. Mais le travail de création reste, lui, centralisé à Tokyo où maître Yamamoto, connu pour être un bourreau de travail, passe le plus clair de son temps. Grisée par cette esthétique jeune et cool, la 12ème ligne du nom dans la galaxie Yamamoto ne brade en rien ce qui a fait sa renommée depuis des lustres : qualité irréprochable, confort. Exigence de confort même. La maison indépendante (comme il n’en existe quasiment plus dans le secteur du luxe) n’a en effet jamais dérogé au contraire de ses concurrents à une mode intemporelle. Les coupes sportswear évoqueront pour certains un APC encore plus épuré, pour d’autres Muji. Bref, une nette propension à l’épure, l’expression même de cette sensibilité si japonaise. Comme pour se démarquer de son aîné, Coming Soon entend bien « s’imposer de manière autonome en développant son propre message ». La marque possède son propre logo rond comme la lune, référence au « shibori, technique ancestrale de pliage utilisée pour les kimonos », explique Coralie Gauthier, directrice de la communication. Ou plus prosaïquement, « une tache d’encre avec des contours flous » marquant de son sceau chaque pièce. Autre spécificité : le logo est surpiqué à même le modèle et visible à l’extérieur du vêtement. Des boutiques en noms propres seront en outre mises en place par la suite. Le génie de Yohji épouse plus que jamais l’époque et le public visé : une jeunesse qui se joue de la mode au lieu de la subir et qui a bien intégré l’importance des basics. Coming Soon s’autorise aussi quelques fantaisies comme ce pantalon sarouel en soie froissée qui tombe à pic. Dans tous les sens du terme. Longue vie à Coming Soon.

 

http://www.coming-soon.com/