Après des études de lettres, vous vous tournez vers le cinéma. Qu’est-ce qui vous a décidé à choisir cette voie ?
J’ai très tôt eu envie de m’exprimer. J’ai fait de la danse, du théâtre, étudié les langues étrangères (arabe, hébreu) et c’est finalement le cinéma qui m’a appelé. Il me semblait être le meilleur moyen d’expression.
La petite Jérusalem, c’est le titre que vous avez donné à votre premier long-métrage en référence à un quartier de Sarcelles…
Ce film, c’était l’occasion pour moi de parler des juifs d’Afrique du Nord arrivés sans un sou dans les années 60. Beaucoup de séfarades se sont retrouvés en banlieue parisienne à Sarcelles, Créteil ou ailleurs à l’image de la famille que l’on voit dans mon film, originaire de Tunisie. Mais au fond à travers le prisme de cette population bien particulière, il s’agit de raconter le destin de tous les immigrés – quels que soient leurs origines et leurs religions – regroupés dans des cités. La banlieue n’est pas peuplée que de désoeuvrés, je voulais aussi montrer cela. Loin de moins pour autant l’envie d’en faire un film social. Mon film ne traite pas de la banlieue comme a pu le faire La Haine en son temps. Le seul moment à la limite où mon faible pour le documentaire transparaît (ndlr, elle est l’auteur de plusieurs documentaires dont un sur l’Algérie), c’est dans ma manière de filmer la communauté orthodoxe à laquelle appartient la famille. J’ai voulu qu’on soit avec eux, il y a clairement de l’affect qui circule.
Le tournage a t-il été intégralement réalisé à Sarcelles ?
Oui, tout a été tourné là-bas (à part bien sûr les scènes à Paris). L’urbanisme m’a beaucoup inspiré. J’aurais pu choisir une autre ville en périphérie où la communauté juive est également très présente mais elle est de loin la plus emblématique et la plus importante de France en nombre.
Il y a d’ailleurs très peu de films français dans lesquels la communauté juive est observée de si près. A part peut-être La Vérité si je mens – qui frise la caricature – ou Le Tango des Rashevski…
Oui, il y en a en effet très peu. Il est important que le judaïsme ait une certaine visibilité au cinéma car finalement les gens en connaissent peu de choses comme j’ai pu le constater lors de projections. Or le public manifeste une réelle curiosité.
Le réalisateur israélien Amos Gitai par exemple, dans Kadosch, raconte le quotidien de juives orthodoxes. Mais la caméra est volontairement toujours à distance. J’avais vraiment le souhait de montrer la communauté juive autrement que ce à quoi on est habitué : les juifs du Sentier dans leurs entreprises de confection ou la bourgeoisie du Marais. On ne voit jamais les personnes qui vivent en banlieue – qui plus est des ultra religieux. Or il y en a beaucoup.
Avez-vous comme l’héroïne du film grandi à Sarcelles ?
Non. Je suis née en 1968 à Cachan mais j’ai passé mes premières années dans un HLM de banlieue (par la suite je me suis installée à Boulogne). J’ai l’occasion d’aller assez régulièrement à Sarcelles pour rendre visite à des amis très pratiquants. En ce qui me concerne, je n’ai pas du tout été éduquée dans la religion. Je suis le fruit d’un mariage mixte. Je me sens française avant tout. Ma mère est issue d’une famille catholique, elle est née en France, mon père, lui, est un juif d’Algérie. En réalité, je me sens « juive mixte » ! Aussi étrange que l’expression puisse paraître, c’est ce qui me semble le plus proche de ce que je ressens. Ma famille est très mélangée. J’ai même une demi-sœur antillaise.
Avez-vous eu à souffrir de problèmes de délinquance pendant le tournage ?
Ce n’est pas les 4000 de la Courneuve. Mais il y a quand même des zones de violence. On avait toujours un médiateur avec nous au cas où. Je me souviens d’une scène qu’on a du refaire un nombre incalculable de fois car quelqu’un nous lançait des œufs et des tomates de son balcon. Il y a eu quelques légers désagréments mais mon équipe – probablement pour ne pas me perturber – m’en a parlé qu’en fin de tournage.
Pendant longtemps Sarcelles a été montré en exemple, symbole de cité cosmopolite (plus de 80 nationalités). Cet esprit a-t-il survécu à la montée du « communautarisme » ?
Les choses ont changé, c’est certain. Les années 70 ne sont plus qu’un vieux souvenir. A cette époque, la religion était de l’ordre du privé. Le plus souvent, on ne connaissait même pas la religion de nos amis. A présent, les identités sont plus affirmées. Il faut faire et travailler avec cette réalité là. Rien ne sert de se lamenter.
On voit une synagogue brûler dans votre film en écho à la flambée d’actes antisémites qui ont touché la France dans la foulée de la deuxième intifada. Indication – une des rares – permettant de situer avec exactitude le film dans le temps.
J’ai une théorie. Quand on touche à la communauté juive d’un pays, c’est que ça va très mal. Les juifs sont généralement les premiers bouc émissaires quand des frustrations sociales se font sentir dans la société. C’était le signe avant-coureur de l’expression d’un mal qui ronge les banlieues depuis longtemps. Les juifs n’ont rien à voir avec le fait que les gens en banlieue n’ont pas de travail… Certains observateurs ont fait un rapprochement avec Mai 68. Il n’y a, pour moi, aucun parallèle possible entre Mai 68, mené par des bourgeois, et les émeutes urbaines de novembre qui s’apparente à une révolte sociale pure et dure. Un an s’est écoulé avant que les médias ne couvrent ces incidents alors que tous les jours des synagogues brûlaient, des enfants étaient molestés. Dans mon entourage proche, beaucoup ont été victimes d’insultes très graves. On attaquerait une mosquée, ça me ferait bien entendu le même effet. J’ai vécu tout cela de manière très émotionnelle. Mais il n’est pas question pour moi de quitter la France. C’est mon pays. Je ne suis pas d’accord avec les juifs français qui font leur Alya. C’est ce qui se passe d’ailleurs dans La Petite Jérusalem, à part mon personnage principal, Laura, toute la famille part en Israël. Je pense qu’au contraire il faut se battre, rester. Dans un tel climat, les replis communautaires sont inévitables. Même pour des esprits ouverts comme Laura qui se sent plus que jamais appartenir à cette communauté à un moment où les tensions sont vives. De même que si on ramène tout le temps les jeunes d’origine maghrébine au fait qu’ils s’appellent Mohamed, il ne faut pas s’étonner du résultat.
Est-ce pour témoigner de ce climat que vous avez écrit ce scénario ?
Ce n’est ni mon objectif ni la vocation de ce film. Le fil conducteur, contrairement à ce qu’on pourrait penser, n’est pas une plongée dans la communauté juive orthodoxe mais l’éveil à la sexualité et aux sentiments amoureux d’une adolescente. L’écriture du film s’est étalée sur plusieurs années et a commencé d’ailleurs bien avant le début des années 2000 qui ont vu la résurgence des actes antisémites. Le questionnement derrière tout cela se veut en réalité assez universel.
Vous êtes-vous inspirée de votre histoire personnelle pour composer le personnage principal de Laura ? Est-ce en partie autobiographique ?
Oui, sur certains points. J’ai déjà eu des petits copains musulmans, par exemple. Mais c’est surtout dans son questionnement à l’amour et sa mise à distance de l’émotion qu’il existe des similitudes, dans le fait de vouloir tout conceptualiser et intellectualiser à outrance. C’est bien de vouloir comprendre mais c’est aussi une manière de ne pas s’autoriser à vivre les choses. Son apprentissage de la philosophie participe de cela. Mon prof de philosophie de Terminale voulait que je continue d’étudier cette matière à la fac mais je me serais desséchée si j’avais poursuivi après le bac.
La philosophie comme une ouverture sur le monde par opposition au milieu fermé à laquelle elle appartient…
Mon film traite en filigrane du thème de la liberté dans la contrainte. Ce qui m’intéressait avec le personnage de Laura, c’est qu’elle soit anachronique du fait de son milieu en assistant à des cours de philosophie. Laura est surtout tiraillée entre son désir et son éducation. Il faut dire que le judaïsme est une religion où il est autant question de foi que de loi. On y est libre dans le cadre de la loi. C’est aussi l’idée développée par les philosophes du XVIIIe siècle. La loi libère de l’oppression, elle est là pour permettre la liberté. Mais elle retrouve finalement à travers ses cours la même conception de la liberté. Laura étudie la philosophie et elle croit ainsi s’opposer à sa famille.
Vous explorez également le thème de la transgression
Transgresser, c’est faire le contraire de ce qu’on vous dit de faire. En tombant amoureuse d’un Algérien et en consommant cette passion dévorante, elle est en plein dedans.
Les deux personnes qui osent transgresser les lois de leur milieu sont Laura et Jamel. Ce sont les deux seuls à être au contact d’une culture universelle laïque. Y a-t-il selon vous un lien de causalité ?
C’est vrai, ce sont les deux éléments qui s’aventurent à l’extérieur de leur culture (musulmane avec Jamel, intellectuel victime de l’intégrisme, exilé en France et sans papier ; juive pour Laura). Mais je n’insinue pas que les religieux sont incultes. Ils n’étudient pas les mêmes sciences, c’est tout.
Vous soulevez également la question de la transmission…
C’est, en effet, une question que j’interroge dans le film. Je ne suis pas là pour donner des réponses mais pour soulever des problématiques. Je suis du côté des amoureux sans pour autant me voiler la face. Je montre bien que l’un comme l’autre se heurtent à de lourds obstacles du fait de leurs origines respectives.
Avez-vous été tentée par l’orthodoxie à un moment de votre vie?
Non, même si je m’y intéresse de près et que j’ai de nombreux amis très pratiquants. La religion juive est une partie de moi, de mon identité, mais pas la seule. Je préfère l’esprit du judaïsme que les rites que je trouve trop contraignants.
Parce que vous laissez poindre dans certaines scènes une réelle fascination pour cet univers régi par ses propres règles…
Ce qui me fascine, c’est qu’ils parviennent quand même à vivre dans la modernité. Malgré le hiatus entre ce qui se dit sur Dieu et le monde d’aujourd’hui. Ils sont touchants, tout empêtrés qu’ils sont dans leur questionnement. Si ils m’étaient antipathiques, je n’aurais pas eu envie de parler d’eux. Plutôt que de reconstituer un traditionnel dîner de Shabbat, j’ai préféré mettre en scène des fêtes religieuses qui m’émouvaient davantage tel Simra Tora qui signifie « joie de la Torah » pendant laquelle on danse avec les rouleaux de prières. Une manière pour moi de rejoindre la thématique de la liberté dans la loi. Il n’était pas autorisé de filmer le jour même de la fête donc on l’a fait trois jours avant avec des figurants du quartier toutes origines confondues. Il y avait des Chaldéens, musulmans… accoutrés en Loubavitch, c’était beau à voir. J’ai filmé Pourim (« fête du festoiement et de la joie »), qui est également une célébration très gaie où on les voit boire de la vodka à la synagogue. Cela n’est pas interdit.
Il y a une vraie pâte féminine…
Pour vous donner un exemple, ma scène préférée est celle où elle trouve le talisman offert par Jamel et qu’elle se livre à des plaisirs solitaires sur son lit. Mes deux protagonistes sont deux femmes mais je ne filme pas de la même façon Laura et Mathilde jouée par Elsa Zylberstein, la grande sœur. Il y a, d’un côté Mathilde, mariée, suivant les traditions à la lettre et qui, de ce fait, doit porter la perruque. De l’autre, une jeune femme de 18 ans, célibataire très sensuelle avec une longue et belle chevelure. Définir mon propre style m’est difficile. Si l’on s’en tient à l’esthétique du film, un des « motifs » qui revient le plus dans le film est la répétition. La promenade quotidienne de Laura ou encore les scènes où elle est à son bureau en sont quelques exemples.
Pourquoi avoir autant mis l’accent sur ce détail ?
C’est un point central dans l’esthétique de mon film. L’immeuble où la famille réside est particulièrement intéressant d’un point de vue architectural. Trois barres identiques qui sont faites de carrés dupliqués à l’infini tels des dominos. Une façon de désigner l’absurdité de ce monde et la nécessité de laisser la place pour l’ « un », l’unique dans le monde. Un des principes clés du judaïsme.
N’avez-vous pas peur de déranger voire de choquer en particulier la communauté que vous dépeignez en imaginant cet amour impossible entre une juive religieuse et un Algérien ?
C’est une communauté qui va peu au cinéma. Mais là n’est pas la question. Je n’ai pas en tête de choquer le spectateur. L’histoire d’amour entre Jamel et Laura s’insère dans l’histoire et les problématiques que j’entends soulever.
On décrit parfois les juifs de France comme étant repliés sur eux-mêmes. C’est ainsi que vivent les Loubavitch. N’y a-t-il pas un risque d’amalgame entre leur mode de vie à eux, bien spécifique, et celui de la communauté juive dans son ensemble ?
Je pense que le grand public est apte à faire la différence entre les différents courants de cette religion. La culture du judaïsme français consiste au contraire à aller vers l’autre. La tradition, dans notre pays, est plutôt à l’assimilation même si chez les séfarades c’est un peu moins vrai.
Sortie le 14 décembre 2005
Mots-clefs : antisémitisme, banlieue, cinéma, juif, religieux